HOMMAGE A NELSON MANDELA

(article du  nouveau magazine progressiste  d’Afrique du Sud) ‘’ AMANDLA”

Chers amis, je partage avec vous nos pensées et hommage à l’occasion de la mort de Mandela. Heureusement, nous avons eu le temps de nous préparer à cet événement.

Certains hommes naissent grands,

D’autres réussissent à devenir grands,

Et pour d’autres, ce sont les événements qui les rendent grands .

Amandla ne croit pas aux miracles. Mandela n’est pas immortel. Il a pleinement vécu sa vie. Amandla se tient aux côtés de sa famille, de l’ANC (cette organisation pour laquelle il  a vécu et donné sa vie), de ses compagnons les plus proches , et tout particulièrement les survivants du ‘’procès de la trahison’’ et les prisonniers de Robben island, aux côtés  du peuple Sud Africain et de ces millions de gens dans le monde, pour honorer la mort de  ce grand homme.

Cependant, Mandela n’était ni un Dieu, ni un saint, mais un homme du peuple. Il démontre que des hommes partis de rien peuvent s’élever et accomplir de grands exploits. La victoire est toujours possible malgré l’adversité.

Mandela portait en lui tous les attributs de la grandeur shakespearienne. C’est en ressentant cela, que la nation sud africaine, telle qu’elle existe, avec ses divisions, ses polarisations et inégalités, rend hommage à un homme qui a dédié sa vie  à la libération de son peuple.

Des gens qui ne connaissaient pas Mandela se sont levés, hébétés, tout comme vous l’êtes à l’annonce de la perte d’un parent proche. C’est ainsi que la plupart des Vénézuéliens ont ressenti la mort de Hugo Chavez. Etrangement, dans cette nation divisée, une nation qui à la fois se construit et se décompose, la mort de Mandela  sera unanimement pleurée.

Il était aimé des Sud Africains, noirs comme blancs, riches et pauvres, de droite comme de gauche. Il était aimé pour son honnêteté et son intégrité. Il étai aimé, parce qu’il n’était ni Mbeki, ni Zuma. Il était  visionnaire, il était habité par un grand projet. C’était un vrai politique. Il avait un sens aigu de la gestion du temps en politique. Il n’était pas un Machiavel. Il était aimé parce qu’il n’était ni un Mugabe, ni un Blair. Sa vision a dévoré sa vie. Il était doux. Mais comme tout  bon père, il pouvait à la fois être très bon ou cruel.

C’était un homme digne et par-dessus tout, il vouait un amour immense à son peuple et portait profondément en lui ce projet d’un pays sans racisme, sans sexisme.

Mais , mieux encore, il était une conscience africaine. Il était un homme porteur de valeurs.  Valeurs et conscience qui l’ont fait acclamer universellement dans un monde, à une époque, où ces qualités morales étaient  absentes chez des leaders de la planète. Il s’éleva contre Bush et Blair au moment de la  guerre en Irak: “Ce que je condamne est qu’une puissance , menée par un Président qui n’a pas de vision et ne peut penser correctement, veut maintenant entrainer le monde dans  un holocauste”. Pour Blair, il a eu ces mots :”Il est le ministre des affaires étrangères  des Etats-Unis. Il n’est plus le premier Ministre de l’Angleterre”.

Il s’est élevé au-dessus de l’amertume et du ressentiment. Il savait se sacrifier, aller vers ses ennemis et se placer au-dessus des divisions. Il était grand parce qu’il était un rassembleur. A plus d’un titre, il fut l’architecte de la Nouvelle Afrique du Sud.

Mais, c’est à cause de tout cela que nous devons éviter de bâtir un mythe. Mandela n’était ni un roi, ni un saint. Mandela n’était pas seul. Pour comprendre cela, il nous suffit de lire le grand poème de Bertolt Brecht :”Questions que pose un ouvrier qui lit’’.

Le combat pour la liberté de l’Afrique du Sud a demandé un effort de tous. De plus, c’est la détermination des opprimés, l’action des travailleurs dans les usines, des pauvres dans les communautés,  des femmes de la classe ouvrière  et de la jeunesse qui amenèrent le régime de l’Apartheid -même s’ils ne l’ont pas mis  complètement à genoux- au moins à négocier  les termes de la fin de son système raciste.

Tout combat nécessite une courroie de transmission , un mouvement avec un chef de file qui donne la direction politique et fait les choix difficiles de la stratégie et de la tactique. L’ANC de Mandela fut au devant de la lutte. Cependant Mandela fut le premier à défendre le rôle de tous les autres mouvements qui s’étaient  levés pour le combat de la libération nationale et avaient pris part à la constitution du mouvement démocratique de masse.

Et quand Mandela fut celui qui engagea des discussions avec le régime de l’apartheid, il resta lié à la  direction collégiale de l’ANC. Il prenait des initiatives, dirigeait, mais il l’a fait en tant que membre d’un collectif. C’était un organisateur. Bien qu’il n’eut de cesse d’expliquer qu’il était un produit de l’ANC et qu’il défendait le drapeau noir, vert et or, il pouvait voir plus loin que l’horizon  de l’Organisation.

Fikile Bam, de l’aile gauche du front National de Libération (NFL), lui aussi prisonnier à Robben Island a déclaré :”Mandela avait cette capacité de nous rassembler. Peu importait que vous soyez du PAC ou de l’ANC ou de quelqu’autre mouvement, nous sentions le besoin de nous rallier à lui. Même les plus critiques -car il y en eut- l’acceptèrent à la fin comme un leader moral. Il avait aussi cet ascendant moral. Sans lui, je ne peux imaginer comment la transition aurait été possible”.

Aujourd’hui, dans les mois à venir et plus tard encore, on parlera et on écrira beaucoup sur l’héritage de Mandela.

Et nous nous battrons pour rendre justice à cet héritage. Ce sera difficile. Car il nous faudra d’un côté apprécier ce qui fut essentiel chez Mandela par-delà la construction du mythe, et de l’autre  instaurer la nécessaire discussion sur la nature contradictoire de cet héritage.

Car, le présent ne peut être lu sans compréhension du passé. On ne peut non plus affirmer que tout ce qui ne va pas aujourd’hui en Afrique du Sud, doit être imputé à Zuma ou à Mbeki.

L’accord qui a fondé la démocratie en Afrique du Sud sur la base du suffrage universel, un homme, une voix, doit être considéré comme l’œuvre majeure de Mandela. Il a empêché les bains  de sang, comme ce que nous voyons en ce moment en Syrie. “Son objectif a toujours été une “dé-racialisation” de la société sud africaine et l’avènement d’une démocratisation libérale. Et pour atteindre ce but, il n’hésita pas à bâtir des compromis avec des gens aux idées opposées aux siennes. Il était capable de se concentrer sur ce défi avec une conviction profonde et une grande lucidité. Mandela était un homme d’une grande discipline “.

Mais, cependant, il nous faut admettre que ce sont ces compromis qui s’écroulent aujourd’hui.

La question non résolue des inégalités sociales, selon les mots mêmes de Thabo Mbeki, a donné naissance à deux nations: l’une blanche relativement prospère ,  l’autre noire et pauvre”.

On évaluera aussi l’héritage de Mandela sur la constatation que l’Afrique du Sud est plus divisée que jamais, à cause des inégalités et l’exclusion sociale. Les riches sont de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres. Le grand rassembleur a multiplié les grands actes symboliques de réconciliation pour faire la paix avec les blancs. Mais, et par définition, cela exigeait de leur part des sacrifices dans la répartition des richesses. Cette contrepartie n’a pas eu lieu. La réconciliation a donc été faite au détriment de la très grande majorité de la population noire.

Mandela était un grand homme, mais pas suffisamment grand pour combler la fracture sociale qui a pris racine dans ce capitalisme de ce début du 21° siècle, qui nous a donné une époque  où règnent les statistiques. Et malheureusement, la transition en Afrique du Sud a été mise en chantier dans cette période où la puissance mondiale s’est inventée une société globale, gouvernée par un néo-libéralisme conquérant.

La réconciliation a nécessité l’abandon de la politique de l’ANC qui se définissait ainsi, au sortir de Mandela de sa prison : “La nationalisation des mines, des banques, des monopoles industriels est la politique de l’ANC. Et la modification de notre point de vue là-dessus, est inconcevable”.

Cependant, l’abandon des nationalisations, nationalisations qui symbolisaient la redistribution de la  richesse, fut dicté certes dans le cadre de la réconciliation, mais aussi par la globalisation du capitalisme libéral. Mandela, interviewé par Anthony Lewsis, déclarait : “Le développement du secteur privé reste le moteur de la croissance et du développement global”. Sa rencontre avec l’élite de la globalisation, à Davos, le siège du Forum Economique Mondial, l’a convaincu qu’il y avait nécessité à nouer  un compromis avec  la Haute Finance.

Ses rencontres nocturnes avec les magnats du capitalisme sud africain, dont Harry Oppenheimer,  renforcèrent  définitivement chez lui, l’idée qu’il n’y avait pas d’autre alternative  au capitalisme libéral.

Ronnie  Kasrils déclare :”C’est entre 1991 et 1996 que la bataille  pour sauver l’âme de l’ANC a été perdue, en se liant au monde des affaires et de la finance ; Ce fut le tournant fatal. Le point de non retour. J’ai pensé alors que c’était notre moment faustien quand nous nous sommes vus pris au piège. Certains crient aujourd’hui que nous avons vendu notre peuple au diable.

Et c’est précisément cette voie capitaliste qui a causé tant de désastres et qui, plus tard, détruira le travail d’une vie et les sacrifices de Mandela pour l’émergence d’un Pays démocratique, non racial et non sexiste.

Pour rendre justice à Mandela, à toute une vie sacrifiée pour l’égalité entre noirs et blancs, le combat doit continuer. Ce combat doit maintenant tendre vers une victoire sur les inégalités et la réalisation de la justice sociale. Dans ce combat, nous devrons bénéficier de la grandeur et de la sagesse de beaucoup de Mandela. Nous devrons bâtir une organisation capable de mobiliser toute l’Afrique du Sud, les Noirs comme les Blancs, pour prendre les richesses de ce Pays des mains d’une toute petite élite qui s’en est accaparé. Nous devrons bâtir un mouvement à l’image de l’ANC de Mandela, un mouvement basé sur  une direction collective, au sein de laquelle seront réunies  tout à la fois les qualités complémentaires de Walter Sisulu, Govan Mbeki, Ahmad Kathrada, Fatima Meer, Albertina Sisulu, Chris Hani, Ruth First, Joe Slovo,  Robert Sobukwe, Steve Biko, IB Tabata, Neville Alexander et de tant d’autres grands leaders qui ont mené le combat pour la libération nationale.

Mais, plus important encore, nous aurons besoin que le Peuple prenne son destin en mains et devienne son propre libérateur.

N’est-ce pas ce pour quoi Nelson Mandela s’est battu?

Brian Ashley.

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